Les villes leaders de la révolution post carbone?

octobre 13, 2013 dans Climat, Économie, Québec par Fabien Beaudet

HPIM1858.JPGJ’aime partir du principe qu’une ville est à l’image des citoyens. C’est par essence vrai, mais avec des nuances. En effet, l’absence de mécanisme favorisant l’intervention citoyenne entre les élections laisse beaucoup de latitude entre les mains des représentants élus et c’est parfois, là que ça se gâte. Et si en plus les citoyens ne s’invitent même plus aux élections, alors c’est le bar ouvert pour les abus. Le citoyen d’une ville est donc beaucoup plus important qu’il ne se l’imagine lui-même. Partant de là, je me demande bien si les candidats de mon quartier et ceux briguant le poste de maire ont une vision claire de leurs responsabilités. Par exemple, voient-ils poindre les grands impacts de la crise environnementale actuelle? Car, il est maintenant clair que nous vivons une période qui nécessitera de grands changements sociaux où porter une vision collective ne sera pas un luxe, mais une nécessité. Les villes, l’instance la plus proche des citoyens, ont le potentiel d’être le vecteur d’une société post carbone.

Nous sommes en pleine campagne électorale municipale au Québec. En cette période de « Commission Charbonneau » et du plein déploiement de l’Unité permanente anti corruption (UPAC), le sujet de l’intégrité et de l’éthique est hissé au sommet des préoccupations. Voilà qui est tout à fait normal à la lumière des révélations tout aussi croustillantes, désolantes et honteuses qu’elles soient, émanant de cette Commission. Les municipalités ont été frappées de plein fouet tout comme le monde de la construction, de l’ingénierie et des syndicats. Tous les stratagèmes sont ainsi dévoilés au goutte à goutte montrant les plans des entreprises et des unions syndicales pour s’accaparer le plus possible de l’argent qui circule à travers les projets d’infrastructures. Tout cela bien entendu en sous-main de l’économie maffieuse et parasitaire. Le geste récent poser par l’ex-maire de Laval le démontre bien. Lui-même ne réalise pas que ce système mafieux, qu’il a nourri longtemps et qu’il juge productif et créateur de richesse (pour les adhérents uniquement) est en réalité nocif pour la continuité du contrat social entre l’État et le citoyen, la ville et le citoyen. Un contrat social dont l’assise, rappelons-le, est la proéminence d’un État de droit dans un système électif à représentation dans l’ensemble des paliers administratifs et législatifs.

L’intégrité et l’éthique sont donc ce que nous attendons des élus. Mais ça, c’est la base, non? Un élu qui n’a pas ces qualités n’est forcément pas un représentant digne de ce nom. Mais malheureusement, cela, on ne le sait qu’après comme aime le dire Victor Lévy Beaulieu. Un représentant politique qu’il soit maire, conseiller, député ou ministre doit posséder une vision, être porteur de projets qu’il proposera aux citoyens qu’il souhaite représenter. Cette vision doit être assez forte pour transcender les agendas des firmes de constructions et d’ingénieries. Le représentant politique doit être un leader pas un agent de communication de ces firmes. À postériori, c’est pourtant bien ce qui s’est passé dans plusieurs de nos municipalités. Les représentants élus qui ont été remarqués étaient en fait des quasi-employés de ces entreprises qui, ayant organisé et contribué financièrement aux campagnes électorales de ces candidats, attendaient patiemment le retour! Je ne crois pas que cela soit si différent au palier provincial et fédéral pour certains partis politiques proches de l’industrie de l’ingénierie de l’énergie et de la construction. La Commission Charbonneau, j’imagine, abordera bientôt cette étape. Donc, retenons qu’au-delà de l’éthique et de l’intégrité, il faut des gens de visions!

Ce qui m’amène au changement climatique et au défi qu’il lance à nos villes et au pays tout entier. Relever ce défi implique une vision politique inclusive à la fois des projets d’adaptation et aussi de transition. Transition du développement urbain imposant des changements dans la manière de faire cette trame, dans l’économie et aussi dans la fiscalité. Je pose la question : avez-vous entendu l’un de vos candidats aborder cette question? Si je me base sur mon voisinage, je crois que fort peu de candidats l’abordent et je suis optimiste. Il est pourtant urgent de s’y pencher. Relever le défi de s’adapter au changement climatique est aussi une source de solution à bien des problèmes dans nos villes et plus largement au Québec et au Canada. Des problèmes justement créés par l’absence de buts et de projets ayant un sens pour l’avenir. Faire face au changement climatique et à la crise environnementale qui en découle est un grand projet, car il permet aux citoyens de se projeter dans l’avenir avec l’impression d’être constructif. Mieux que le vide actuel et l’inertie de l’ancien régime, cette vision d’avenir doit prendre racine dès maintenant.

Comme le Québec, nos villes ne sont pas prêtes à faire face au changement climatique. Au Québec, nos gouvernements successifs sont obnubilés par la croissance économique et l’indicateur du PIB qui n’expriment rien en valeur et coût environnemental (externalités). L’économiste et prix Nobel, Joseph Stiglitz, comme beaucoup d’autres confrères de sa profession, maintient que cette économie basée sur la perception d’un monde aux ressources infinies est à l’agonie. Pourtant nos représentants politiques carburent encore à cette utopie. Ceci explique pourquoi madame Marois, comme messieurs Charest, Harper et leurs ministres tombent encore dans le piège de la vision à court terme bien entretenue par les agences de notation et des prévisionnistes économiques des banques. Leur réponse à la stagnation mondiale de l’économie est plus d’ententes de libre échange, plus de projets d’exploitations de ressources carbone (pétroles et gaz) plus d’austérité budgétaire. Tout cela en déni des impacts sur les écosystèmes et le climat. Tous ces projets, incluant même le mini plan de relance de deux milliards de dollars récemment présenté,[i] ne tiennent pas compte que nous vivons dans un monde aux ressources limitées[ii] et qu’une transition est urgente. Nos gouvernements sont anesthésiés.

Nous avons maintenant atteint le pic pétrolier.[iii] C’est-à-dire que depuis déjà quelques années la capacité de production du pétrole a atteint sa limite maximum et qu’un déclin est déjà en cour. Ceci affectera le prix de cette denrée stratégique avec laquelle nous avons créé un monde insoutenable, qui représente, il faut le souligner, une exception de quelques minutes à l’échelle géologique. L’usage du carburant fossile a un impact sur le climat et selon le GIEC [iv]  (5e rapport 2013), pour limiter la hausse de la température de la planète à 2 °C, il faudrait que le monde limite l’usage des carbones fossiles afin d’émettre au maximum 270 GT de carbone dès maintenant.[v] Voilà la courte marge de manœuvre de l’humain. Au rythme actuel, il nous resterait moins de 30 ans pour utiliser ce budget d’émission carbone. Cela signifie qu’il faut laisser dans le sol deux tiers des réserves mondiales connus. Comme le dit si bien Jean-Marc Jancovici, « Les énergies fossiles sont trop abondantes pour sauver le climat, mais trop rares pour relancer l’économie (…) ».[vi]  Laisser les deux tiers des réserves connues là où elles sont équivaut pour les pétrolières, de laisser environ quarante mille milliards de dollars de revenus. Mais il ne faut pas s’en émouvoir. Le défi pour ces entreprises apatrides en est un surtout de maintenir leur « droit de seigneurie énergétique ». Si elles souhaitent maintenir leurs « droits », elles doivent changer de sources d’énergie. Passer du carbone au renouvelable. Autrement, d’autres le feront et c’est bien là que les États peuvent jouer un rôle, pour autant qu’ils peuvent se libérer des lobbys pétroliers et bancaires.

Revenons aux villes. En Amérique du Nord elles furent construites avec le postulat d’une énergie carbone abondante et peu coûteuse. Elles sont donc centrées (piégées) sur l’automobile comme mode privilégié de déplacement. Ce modèle est à risque et ne peut être soutenu. Il nous faut donc dès à présent penser à une société post carbone. Une société post carbone est « une société qui à réussi à rompre sa dépendance par rapport à l’utilisation massive de ressources fossiles — pétrole, gaz, charbon — considérées comme potentiellement de plus en plus rares ou coûteuses et comme sources de risques majeurs pour l’environnement et le climat. Elle ne concerne, naturellement, que le carbone fossile, formé au cours de millions d’années » [vii] Le Québec est déjà en bonne posture grâce à l’hydro-électricité. Il doit donc s’attaquer principalement au transport. Pour les villes cela veut dire la mise en place de projets représentant aussi des défis en terme de comportement. C’est un virage à faire rapidement ou littéralement, un plan de redressement de notre société! L’urgence ici réside dans le fait qu’elles ne doivent plus attendre les plans du gouvernement supérieur. Elles doivent, avec l’appui des citoyens, forcer l’État à agir en proposant un plan ambitieux qui forcera celui-ci à plus de créativité, le sortant des cadres d’analyse inadaptés.

Quelle sera la première ville québécoise post carbone? Difficile à dire. Certaines ont plus de prédisposition que d’autres. Mais tous ont d’importants changements à faire. Pour y arriver, il faut des équipes d’élus bien supportées par leur fonction publique afin d’appliquer de nouvelles approches qui pour plusieurs citoyens apparaitront osées. Voici quelques problématiques auxquelles les villes auront à faire face prochainement. Pour certaines les problématiques ont déjà commencé.

Impacts du changement climatique sur les villes

Changements projetés
Conséquences pour les villes
Hausse des températures (plus de jours chauds)- Exacerbation des phénomènes d’îlot de chaleur :
- accroissement de la mortalité et de la morbidité notamment pour les personnes âgées, isolées et les jeunes enfants.
Fréquence accrue
des Vagues de chaleur
- Demande accrue de climatisation, mais baisse du chauffage.
- Baisse de la qualité de l’air et du confort thermique en ville.
- Stress hydrique accru.
- Baisse de la qualité de l’eau.
- Extension des maladies contagieuses.
- Baisse de la couverture neigeuse (villes de montagne).
Hausse des précipitations et intensité accrue des évènements extrêmes (tempêtes, cyclones…)

- Inondations, vents violents, glissements de terrain.
- Coupure des réseaux eau-assainissement.
- Dommages aux bâtiments et infrastructures.
- Hausse de la mortalité, des blessés, des maladies
- Perturbations fortes des transports et des activités.
- Déplacements de populations
Accroissement des sécheresses

- Stress hydrique.
- Phénomènes de subsidence.
- Baisse de la fourniture d’énergie (hydroélectricité, etc. )
- Dégradation des sols, baisse de la production alimentaire…
- Risques de migrations de populations.
Impacts plus transversaux

- Modification des flux touristiques.
- Impacts sur les écosystèmes.
- Baisse de la productivité du travail.
- Changement des circuits agricoles et alimentaires (positifs ou négatifs).
- Perturbations économiques.
- Migrations massives.
- Inégalités accrues (entre régions et groupes plus ou moins vulnérables).
Source : Guide d’adaptation au changement climatique pour les villes, PNUE, WorldBank
Tableau repris du document « repenser les villes dans la société post carbone ». ADEME 2013

Il faut retenir particulièrement l’impact de l’énergie et son effet sur un changement de disponibilité de variété des aliments. En effet, actuellement les épiceries de grandes surfaces nous offrent le monde en étalage. Mais cela est également insoutenable une fois arrimé avec la nécessaire baisse des émissions de carbone.

-          Énergie

  • Hausse du prix du pétrole (147 $ le baril en 2008. Actuellement le prix se maintient autour de 100 $ en période de récession ce qui est inquiétant!)
    • Étalement urbain non compatible avec coût haussier du pétrole et nécessité de baisser les émissions de Co2;
    • Crise des transports et baisse de mobilité des citoyens;
    • Quartier en périphérie couteux pour transport urbain, troubles sociaux à appréhender.

-          Alimentation

  • Hausse du prix des aliments et baisse des variétés disponibles;
  • Disponibilité en baisse;
  • Rationnement possible pour certaines périodes critiques.

Vous êtes étonné de lire cela? Fermez les yeux et imaginez le pétrole à quatre dollars le litre. C’est la saignée des liquidités, et la crise assurée. L’État pourtant ignore cette menace et pratique la fuite en avant à travers la pratique normale des affaires. « Tout va s’arranger », la croissance va revenir, le plein emploi est visé, la consommation va être stimulée… Bref L’État n’est pas sur la même planète que celle que plusieurs observent. Ce comportement place notre société à la merci de plans de sauvetages que nous ne voterons pas, que nous nous verrons imposer. Souvenez-vous de la crise financière de 2008.

Repenser le sens et l’organisation du développement

Les médias rapportent parfois des échos aux propos de candidats dans différentes municipalités. Malheureusement, dans la plupart des cas, l’enjeu relatif au changement climatique et les défis d’adaptations sont totalement absents. Le changement climatique affecte pourtant non seulement notre sécurité, mais aussi de notre capacité à maintenir notre cohésion sociale. Insensible à cette réalité, j’entends encore les politiciens parler de développement économique selon le vieux schéma de l’économie de croissance. Attirer de nouvelles activités économiques (souvent dopés par des aménagements fiscaux ) afin de créer de l’emploi et stimuler la consommation, n’offre rien de durable en matière de bien-être. Ce discours est dépassé. Les villes doivent plutôt s’ouvrir à l’économie circulaire.[viii]  Voir la ville comme un écosystème et s’inspirer du biomimétisme (ce que fait la nature) afin, par exemple, de faire des déchets non seulement de l’énergie lorsque souhaitable, mais surtout une matière de base essentielle aux activités productives de la communauté. User du pouvoir de la ville pour tisser un partenariat fiscal et alimentaire avec la couronne périphérique rurale. L’alimentation c’est essentiel! Une communauté d’environ un million d’habitants représente un marché alimentaire annuel autour de 3,5 milliards de dollars dont environ 13 % va aux produits d’importations.[ix] Une agriculture rurale et en partie urbaine peut créer bien des emplois viables et durables en favorisant les circuits courts. Épauler par un contexte fiscal et technologique favorisant des productions biologiques et durables, cette activité économique et sociale est centrale. Une fiscalité hybride encourageant la protection des forêts et des terres agricoles tout en récompensant les bonnes pratiques préservant les services écologiques et la résilience des écosystèmes, offre un potentiel solide pour une alliance à long terme créant une économie locale et régionale viable et en santé. Celle-ci sera beaucoup mieux adaptée aux changements climatiques.

La production d’énergie en mode distribuée et fragmentée est aussi une autre voie d’avenir peu discuté dans les villes. À l’heure où il faut faire place au transport électrique dont les sources doivent être renouvelables, les technologies de production renouvelable pourraient être de plus en plus encouragées afin de produire une énergie abordable, créatrice de richesse, nous libérant progressivement du pétrole. Nous avons seulement quelques années pour le faire rappelez-vous! Il nous faut aussi combattre les îlots de chaleur en favorisant une densification des quartiers, une diminution de l’usage du bitume, créer plus d’efficacité énergétique en rénovant les vieux bâtiments, intégrer les approches LEED partout et surtout refaçonner les villes en fonction du transport en commun et non du transport individuel qui sans tout à fait disparaître, devra prendre moins d’espace physique et économique.

Cette transition ne sera pas facile, mais elle est incontournable. Il nous faut changer! En retarder l’avènement n’aide en rien la viabilité de notre société. Bien au contraire. Une ville, d’autant si elles sont plusieurs, peut influer un mouvement vers le haut qui soit incontournable pour un gouvernement. Alors au-delà de l’intégrité et de l’éthique, quelle vision ont nos futurs gouvernants? Quelle sensibilité ont-ils face à l’urgence d’une crise déjà bien en marche?   Quel est le plan auquel ils pensent? À nous de poser les questions!

 

 



[i] L’argumentaire proposé par le Gouvernement du Québec pour vendre le projet d’exploiter les ressources pétrolières du Québec s’assoit sur l’idée de rapatrier environ 14 milliards de dollars annuellement utilisés pour acheter le pétrole en importation. En apparence logique il l’est beaucoup moins en tenant compte du changement climatique. Pourquoi ne pas simplement se débarrasser du carbone en même temps en misant sur un projet de société agissant à la fois sur l’efficacité énergétique et des sources énergétiques alternatives aux transports? Non seulement nous rapatrions annuellement 14 milliards de dollars, mais nous en décarbonnons le contenu. (Emplois + technologies+connaissances)

[ii] McKInsey Global Institute, Resource Revolution: Tracking global commodity markets   Septembre 2013, http://www.mckinsey.com/insights/energy_resources_materials/resource_revolution_tracking_global_commodity_markets. Site Internet visité le 9 octobre 2013. Ce dernier rapport indique une réelle prise de conscience du fait de la raréfaction des matières premières.

[iii] Auzanneau, M.  2013. La production totale des 5 majors du pétrole est en déclin depuis 2004. Blogue Oil Man, hébergé sans le site Internet du journal Le Monde, visité le 8 octobre 2013. http://petrole.blog.lemonde.fr/2013/02/21/la-production-totale-des-5-majors-du-petrole-est-en-declin-depuis-2004/

[iv] UNEP-IPCC, 2013. Climate Change 2013The Physical Science Basis, Fifth Assessment Report. 2216 pages

[v] Friedman, A., 2013. IPCC Report Contains ‘Grave’ Carbon Budget Message, Site Internet Climate central, visité le 7 octobre 2013. http://www.climatecentral.org/news/ipcc-climate-change-report-contains-grave-carbon-budget-message-16569

[vi] FRANCE, Assemblée nationale, Compte rendu, Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Marc Jancovici sur le changement climatique et la transition énergétique, 6 février 2013.  http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/cr-dvp/12-13/c1213034.pdf

[vii] Vidalenc, É, et Theys, J., 2013. Repenser les villes dans la société post carbone, France — ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie et ADEME, p.31

[ix] Institut de la statistique du Québec, 2012. Le Québec en chiffre, http://www.stat.gouv.qc.ca/publications/referenc/pdf2012/QCM2012_fr.pdf, la valeur des importations bio alimentaires en 2010 est estimée à 4,8 milliards de dollars.

 

 

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